Pour étudier le
patrimoine de Jean Dupont, cultivateur entre
1842 et 1857 dans un village du département du Nord, et plus
largement de sa
famille, nous disposons de l’inventaire de ses biens
établi après son décès,
par un notaire, en octobre 1857.
L’absence de
contrat de mariage entre les conjoints et la
présence d’enfants mineurs justifient cette
procédure.
Jean Dupont meurt
jeune, à 42 ans, le 2 mai 1857, il s’est
marié seize ans plus tôt, dans son village de St
Martin avec Marie Martin dont
il a eu cinq enfants âgés de quinze à
cinq ans au moment de son décès.
Jean Dupont
n’est pas propriétaire de la ferme qu’il
exploite, comme beaucoup de paysans de condition modeste.
L’inventaire
détaillé de ses biens, le notaire a
passé six
heures dans la ferme avec un expert et deux témoins, nous
permet de mesurer le
niveau de vie de la famille.
La ferme
n’est pas
très grande, elle se compose
principalement de deux pièces,
dénommées
« pièce de vie » et
« chambrée » (qui ne
sert pas de chambre)
par le notaire, un grenier, une grange et une étable
complétant l'exploitation.
Dans la
« pièce de vie » se
retrouvent tous les
objets habituels d’un intérieur paysan, marmites,
crémaillère, broche, poêles
mais aussi quelques outils, râteaux, pelles et fourche par
exemple et même des
objets plus « luxueux » comme une
horloge et deux cadres qui
contiennent probablement des gravures religieuses comme on les aimait
alors.
On dort dans cette
pièce, qui possède sans doute la seule
cheminée de l’habitation, puisque les 5 lits de la
maison y sont installés, 3
grands lits doivent servir aux parents et aux plus
âgés des enfants et 2 plus
petits sont probablement utilisés par les benjamins. Pas de
sommier ni même de
matelas pour dormir mais de la longue paille que recouvre une paillasse
remplie
de balles d’avoine, des draps, une couverte, qui
s’apparente plus à une
couette qu’à une couverture, et un oreiller de
paille.
La famille range ses
vêtements (les
« hardes »
estimées par le notaire à un total de 54 francs
pour 7 personnes) mais aussi
les objets de tous les jours dans deux armoires et un coffre en
chêne. Ces
paysans possèdent 14 assiettes de faïence,
probablement apportées par un
colporteur de Desvres, St Omer ou Sinceny, et qu’on peut
supposer de couleur
vive. Ce type de vaisselle est apparu dans les intérieurs
campagnards au XVIIIe
siècle mais on utilise encore souvent des
écuelles de bois au quotidien comme
en témoigne la présence de huit de ces objets
estimés à 30 centimes. On se sert
de cuillères pour manger, la famille en possède
34, de faible valeur puisqu’elles
ne sont estimées pour l’ensemble
qu’à 1,75 franc. Les hommes possèdent
leur
couteau personnel.
Une autre armoire de
plus petite taille, l’armoire à lait et
à beurre contient, avec le garde-manger, la nourriture.
Dans un angle, un
saloir renferme la viande de porc salée
qu’on conserve.
La maie
inventoriée est, quant à elle,
réservée au
pétrissage de la pâte à pain
généralement pratiqué une fois par
semaine par la
fermière.
C’est
également la femme qui utilise la baratte remisée
dans
la « chambrée » pour
faire le beurre.
On prend les repas
autour de la grande table, le long de
laquelle sont disposés deux bancs. Ces meubles sont en
chêne, bois résistant,
particulièrement apprécié dans le
Nord. On mange alors les productions de la
ferme et on y boit du lait, de l’eau ou de la
bière comme la présence de
différents pots destinés à ces usages
semble le confirmer. Quatorze bouteilles
vides sont aussi prisées par l’expert mais on
ignore ce qu’elles ont pu
contenir. Il est peu probable qu’il s’agisse de vin
peu répandu alors dans les
campagnes.
Près de la
cheminée se trouve un fauteuil à dos
réservé au
chef de famille et qu’il occupe lors des veillées.
La famille Dupont
s’éclaire, quand c’est absolument
nécessaire, avec une lanterne, le seul objet
d’éclairage relevé par le notaire
qui n’a sans doute pas inventorié les bougies
présentes car de trop faible
valeur.
Enfin un berceau et un
« trotte-bien » ancêtre
du
….., servent aux enfants en bas âge.
D’autres
objets, non relevés lors de l’inventaire, doivent
compléter le décor, sans doute une statuette
d’un saint local et un crucifix,
des bougeoirs de faible valeur et l’ouvrage de la
fermière qui réalise les
vêtements de la famille et les entretient.
Le notaire inventorie
par contre les vivres de valeur qui se
trouvent dans cette pièce, il note ainsi la
présence de 20 kg de pommes de
terre et de 6 kg d’ail probablement pendu en tresse au-dessus
de la cheminée
pour sécher.
Un décor
bien austère et réduit au minimum
nécessaire…
La vie est dure
à la campagne, rythmée par les saisons et le
travail des champs.
Les outils
relevés dans la « pièce de
vie » et
dans les dépendances sont les témoins des
différents travaux effectués par les
fermiers.
Une charrue et deux
socs, rangés dans la grange permettent
de labourer la terre. Le type le plus répandu chez les
petits cultivateurs est
alors la charrue à oreille dont le soc est
accompagné d’une planche mobile qui
renverse la terre toujours de la même façon. Elle
est attelée à un cheval qui
n’est pas mentionné dans l’inventaire,
sans doute parce qu’il n’appartient pas
au fermier, mais auquel sert le trait et le harnachement
relevés.
Ce cheval qui tire
aussi le tombereau, estimé à 70 francs,
utilisé pour les déplacements plus lointains ou
pour le transport d’objets
lourds.
On ne mentionne aucun
semoir, car même si le semoir de
Valioud qui permet d’ensemencer deux sillons à la
fois et d’enterrer le grain
existe depuis la fin du XVIIIe siècle, il est
jugé trop cher et trop compliqué
et les paysans continuent à semer à la
volée. Il faut donc connaître exactement
la quantité de grains à semer et marcher tout le
jour, un bon semeur pouvant
ensemencer 4 hectares dans sa journée.
Une herse
triangulaire, garnie de dents de bois ou de fer,
est remisée avec le rouleau, dans la grange, avec les houes,
rangées dans la
ferme, elle complète l’outillage du cultivateur.
Pour les moissons on
utilise apparemment tant les faucilles
que la faux puisque les deux objets sont présents dans la
ferme.
A la faucille un homme
peut faucher 20 ares par jour, à la
faux le rendement monte à 35 ares. D’abord terreur
des pauvres qui reprochent à
la faux de les priver de la ressource du chaume à
brûler ou à couvrir, elle se
répand dans la région à partir de
1830/1840 quand la tourbe puis la houille
deviennent des combustibles plus répandus. La
présence des deux outils semble
indiquer que Jean Dupont désire encore préserver
une part de la paille. Un mont
de paille d’avoine est d’ailleurs estimé
25 francs dans la grange.
Après la
moisson les fléaux que possède la famille,
servent
avec le tamis à débarrasser le grain de son
enveloppe.
Jean Dupont dispose
aussi deux râteaux, utilisés sans doute
au potager, deux pelles, deux brouettes et une fourche.
En poursuivant
l’étude de l’acte nous apprenons ce dont
dispose la famille en ce début de saison froide.
Outre les vivres
déjà recensées dans la
« pièce de
vie », se trouvent dans la
« chambrée », 2000 kg
de pommes de
terre (valeur 60 francs) et 800 kg de carottes (valeur 10 francs) qui
seront
pour une part consommés par la famille et pour
l’autre vendus.
Dans le grenier sont
stockés, 300 kg de froment estimés 190
francs, 400 kg d’avoine, estimés 40 francs et 200
kg de seigle, estimés 25
francs.
Un tas de bois
d’une valeur de 25 francs est destiné à
être
brûlé.
Quelques
bêtes complètent l’inventaire, deux
vaches âgées de
10 ans (estimées à 120 francs les 2), une plus
jeune de 5 ans (prisée pour 70
francs) et une de 2 ans (estimée 80 francs) ; un
cochon à engraisser qui
vaut 7 francs ; deux brebis, prisées 20 francs, un
coq et 10 poules.
La veuve
présente également 243 francs au notaire,
constitués pour partie de 3 pièces d’or
de 20 francs sans doute conservées
précieusement.
Les dettes sont peu
nombreuses, 51 francs au total dont 40
francs dus pour les frais d’inhumation. La
communauté doit encore 6 francs sur
un fermage qui était à payer à la St
Michel (29 septembre) de l’année
précédente, sans doute en raison d’un
désaccord, car elle peut payer la somme.
Les autres dettes étant des frais de messe dus au
curé de la paroisse pour 2
francs et des frais de saillie pour 3 francs.
Suivent ensuite les
mentions concernant les reprises, on
apprend que le défunt a vendu une terre qui lui appartenait
pour 1280 francs et
que sa veuve a reçu 42,50 francs d’une terre
qu’elle possédait en indivis avec
sa mère et ses frères et sœurs.
Quant aux papiers, la
famille n’en possède pas qui mérite
d’être inventorié.
D’ailleurs
quand la veuve et le représentant du conseil de
famille, présent pour veiller à la
défense des intérêts des mineurs, sont
invités à signer l’acte aux
côtés du notaire, ils déclarent ne pas
savoir
signer.
Déduction
faite des dettes, en intégrant la créance que
possède la communauté, l’actif de la
succession est de 1627.85 francs.
En 1860, un ouvrier
agricole gagne 1,50 franc par jour et un
ouvrier de la ville 3,50 francs.
Bien que ne
possédant ni ses terres ni sa ferme, ce
cultivateur possède déjà
l’essentiel des biens nécessaires à
l’exploitation.
La présence
de quelques objets comme celle d’une horloge
semble indiquer une certaine aisance, de même que la
présence de quatre vaches
alors que nombre de petits paysans n’en
possédait qu’une ou deux.
Autre indice, le
coût de l’enterrement. Au XIXe siècle,
conformément à un décret de 1806, neuf
classes de convoi existent, depuis le
tarif le plus cher dit de 1ère classe qui coûte
6288 francs en 1850 à celui de 9e
classe où l’on ne paie que 3 francs. Jean Dupont a
probablement
été enterré avec un convoi de 6e
ou 7e classe.
Malgré les
apparences, la famille de Jean Dupont n’est donc
pas à compter parmi les plus démunies.
Les patronymes et les
noms de lieux ont été modifiés
à la demande de la famille.