François
MARTIN est
né dans le Nord de la France, plus
précisément dans le Pas de
Calais, près de Bapaume le 1er août 1851.
Son
père, Louis est cultivateur, il a 38 ans quand nait son 5e
fils
qui est aussi le 10e enfant de la famille. Sa femme, Anne Lannoy, 39
ans, a en effet mis au monde 9 enfants avant François mais
deux
d'entre-eux, Louis et Catherine sont morts en bas
âge.
Autour du berceau du nouveau-né jouent les plus jeunes,
Léon, 8 ans, Jeanne, 6 ans et Védastine qui a 3
ans. Les
plus grands travaillent déjà, Augustin, 15 ans,
est
aussi dur à la peine que son père. Germaine, qui
a 16 ans, aide
sa mère et songe déjà à se
marier pour
partir à la ville. Quant aux jumeaux, Edouard et
Renée,
10 ans, ils accomplissent les tâches qui demandent moins de
force
mais qui ne sont pas moins indispensables.
Depuis 1830, la scolarisation a commencé à
devenir plus
fréquente et tous ont fréquenté
l'école du
village. Mais le père de François
préfère
les voir travailler à la ferme, et comme l'école
n'est
pas obligatoire, ils y vont de moins en moins pour la quitter
définitivement vers l'âge de 12 ans.
C'est pourquoi en 1848, près de 45 % des conscrits sont
encore
analphabètes. Ils ont oublié le peu qu'ils ont pu
apprendre.
François nait à la fin de la
IIe République, un peu plus d'un an plus tard,
Napoléon
III va devenir Empereur des Français.
Depuis 1841, il est interdit de faire travailler en usine les enfants
de moins de 8 ans. Le statut de l'enfant est en pleine
évolution: il commence à devenir non plus
seulement celui
qui poursuit une lignée, mais un individu qui a des droits
et
qu'on doit protéger.
François travaille bien à l'école. Alors qu'il a
10 ans, le curé du village vient voir ses parents pour leur
demander de le
laisser venir un peu plus souvent en cours.
Bien sûr, le père hésite, la
mère n'a pas
tellement voix au chapitre. Depuis plusieurs années
déjà Germaine a quitté la maison pour
se marier et
vivre à Arras. Edouard, qui s'est marié un mois plus
tôt
et il est parti travailler dans la famille de sa femme qui est fille
unique. Renée est fiancée et rêve elle
aussi de la
ville. Mais heureusement Léon, qui a 18 ans est toujours
là et ne quittera pas la ferme avant d'aller accomplir son
service militaire. Augustin aussi restera, sa femme est venue
s'installer avec lui. Quant à Jeanne et à
Védastine, ce sont des filles et rien à craindre
de ce
côté, le curé ne viendra pas demander
qu'elles continuent l'école.
Finalement, Louis Martin accepte, son fils pourra continuer
à
aller à l'école dès que la ferme
n'aura pas besoin
de lui.
Quatre années passent ainsi, François est bon
élève comme le prouvent les prix qu'il a
reçu et
que sa famille a conservé.
En 1865, il a 14 ans, tous les garçons de son âge
ou
presque travaillent. Lui ne fait pas exception à la
règle,
mais il continue à recevoir les cours d'un vieux professeur
retiré au village. Ce vieux professeur rêve de
voir son
élève suivre ses traces, il est tellement
doué.
Mais que vont en dire les parents ?
Par un courrier, que seuls les enfants sont d'ailleurs en mesure de
lire, il annonce sa visite pour le dimanche suivant.
Il semble qu'il se soit fait accompagner par le curé du
village
comme François le racontera plus tard dans un courrier
à
l'un de ses fils. La discussion est difficile, vive même
parfois, le père qui a maintenant 52 ans, a besoin de toutes
les
forces à la ferme et il rechigne à accepter que
son fils
la quitte pour aller continuer ses études à la
ville. Et
puis les études coûtent cher ! Qui va payer ? Pas
lui ! A
quoi cela peut-il bien servir de faire des études pour
revenir
à la ferme ? Il n'arrive pas à envisager que son
fils
puisse faire autre chose que ce que lui et ses ancêtres ont
toujours fait : cultiver la terre et élever des
bêtes.
Quand les visiteurs repartent, François est très
déçu, non seulement son père refuse de
le laisser
partir en ville mais en plus il s'oppose à ce qu'il continue
à voir le vieux professeur qui dit-il : "Lui donne des
idées de grandeur."
Quelques mois passent ainsi ; François dira plus tard un an
mais il semblerait que ce soit plutôt 6 mois.
Le vieux professeur et le curé n'ont pas
abandonné et ils
cherchent une solution. Finalement, c'est une aristocrate
âgée de la région, connue pour sa
bonté, qui
accepte de payer les études de François. Il peut
entrer
au lycée.
Mais si se trouve résolu le problème du
financement, il
n'en est pas de même de la perte de la force de travail de
François pour la ferme !
Et sur ce point le père reste inflexible.
François n'ira pas au lycée !
Cet espoir déçu décourage le
garçon qui
cependant continue à lire beaucoup les livres que lui
prêtent le professeur et le curé notamment. Mais le
travail
de la ferme est dur et il est souvent trop fatigué le soir
pour
cela.
A 18 ans, en 1869, François semble avoir oublié
son
désir de suivre des études et de devenir
professeur et le
père clâme bien sûr qu'il avait raison
de s'opposer
à cette idée qui n'était pas pour un
fils de
paysan.
Un an plus tard, la guerre éclate entre la France et la
Prusse. Sans
demander l'accord de son père, François s'engage
le 22
juillet, alors qu'il est encore trop jeune pour être
appelé.
C'est l'occasion pour nous d'apprendre qu'il mesure alors 1.70 m, qu'il
a les cheveux et les poils roux, que son visage est ovale, ses yeux
verts et ses front et menton ordinaires.
On note également qu'il sait lire et écrire,
chose encore
remarquable pour un fils de cultivateur, 11 ans avant les lois Ferry
sur l'enseignement obligatoire.
Il est incorporé au 24e Régiment d'Infanterie et
participe aux batailles de Bapaume le 3 janvier et de St Quentin le 19
janvier 1871.
La guerre à peine terminée, vient le temps du
service
militaire..., s'être engagé pour la
durée de la
guerre ne l'en dispense pas. Il tire un mauvais numéro et
part
pour 5 ans au 9e
régiment de chasseurs à cheval qui stationne en
Algérie. Pendant les années suivantes il
n'entretient de
correspondance qu'avec sa soeur Germaine et le curé de son
village, le vieux professeur étant
décédé
apparemment en 1872. Il leur raconte sa vie de soldat dans ce pays
encore instable et décrit le pays auquel il commence
à
s'attacher.
Son père qui ne lui a pas pardonné de
s'être
engagé sans son consentement, ne demande jamais de ses
nouvelles.
En 1877, libéré de ses obligations militaires, il
pense
d'abord à revenir en France, puis décide de
s'installer en
Algérie. Le gouvernement inquiet de la forte immigration
étrangère vers la nouvelle colonie, cherche
à
favoriser l'installation de Français et notamment d'anciens
soldats, qu'il juge plus fidèles à la
République, il facilite leur installation.
Dans ce pays encore neuf il trouve rapidement un emploi
auprès
d'une famille d'immigrés alsaciens, les Schumacher qui viennent
d'acheter des terres et comptent y développer une ferme.
D'ouvrier agricole, il évolue rapidement, son instruction le
faisant remarquer du chef de famille.
Il s'intégre tellement bien que le 3 mars 1885 il
épouse une des filles de la maison, Clara qui a 21 ans.
Rapidement naissent trois fils, Jules le 12 mars 1886, Henri, le 31 décembre 1888 et
Léon le
19 juillet 1890. Sa femme tombe malade, peu après la
naissance
de son 3e enfant, il décide alors de quitter la campagne pour s'installer à Alger où il ouvre une
épicerie.
Clara se rétablit et le 12 février 1893
naît une
fille prénommée Julie suivie bientôt de
deux autres
enfants, Pierre qui vient au monde le 4 septembre 1895 et Auguste le 5
mars 1897.
De 1891 à 1900, François Martin
développe sa
petite épicerie qui devient un des principaux commerces du
quartier avec sa clientèle d'habitués.
Il apprend en 1891 le décès de son
père mais aussi
celui du vieux curé avec qui il n'a pas cessé de
correspondre.
Sa mère, très agée, elle a maintenant
79 ans, lui
demande de revenir en France mais François ne
désire pas
quitter l'Algérie. Il écrit à sa
mère
jusqu'à sa mort qui survient le jour de Noël de
1892.
Tout en gagnant sa vie comme épicier, il continue
à lire
beaucoup, les archives familiales contiennent de nombreuses factures de
libraires d'Alger mais aussi de Paris.
Tout naturellement il souhaite que ses enfants reçoivent une
bonne éducation et il les fait entrer dès
l'âge de
6 ans au lycée Bugeaud, place de Bab el Oued. Seule Julie,
de
santé fragile, elle décède d'ailleurs
à 14
ans le 2 mai 1907, n'est pas scolarisée mais
reçoit des
cours à domicile. Désormais, il peut payer les
études de tous ses enfants sans difficulté. Que
de chemin
parcouru depuis le jour où il quittait la ferme de ses
parents
pour ne plus y revenir !
Très vite ses fils se révèlent de bons
élèves et il les pousse à poursuivre
leurs
études le plus loin possible.
Jules est bachelier en 1904 et s'inscrit à la
faculté
de médecine d'Alger. Il obtient ses examens brillamment pour
la
plus grande fierté de son père. Il deviendra
médecin et exercera, à l'exception des 4
années de guerre
qu'il passe dans un hôpital militaire parisien, à
Alger
jusqu'à la
fin de sa vie,
en 1958, . Demeuré célibataire, il n'aura pas de
descendance.
En 1906, Henri obtient également son
baccalauréat
et choisit d'aller poursuivre ses études en
métropole. C'est
un déchirement pour François que de voir partir
son fils.
Mais il l'encourage cependant. Henri intégre l'Ecole Normale
Supérieure et après ses études
décide de
rester à Paris. Il y enseigne les Lettres
Classiques jusqu'à son décès le 15 décembre 1940. Sa
présence en
métropole, permet à François d'avoir
des nouvelles
plus précises de sa famille et il ne cesse d'interroger son
fils, que ce soit par courrier ou lors de ses visites. Henri a la
chance
de passer la Première Guerre Mondiale à Paris au
Ministère de la Guerre.
Clara
meurt le 25 avril 1908, les
derniers enfants sont encore bien jeunes et François va
consacrer toute
son énergie à leur permettre d'exercer ce qu'il
appelle dans les
courriers envoyés à sa chère soeur
Germaine "un bon métier".
En
1909, il déménage l'épicerie pour
l'installer à 100 m de là dans un
immeuble plus grand. Il continue à habiter au dessus comme
auparavant
mais désormais les trois fils encore présents
à la maison, ont chacun une chambre individuelle.
Léon,
moins
doué pour les études, reste auprès de
son
père et travaille dans l'épicerie familiale. Au
contraire
de ses deux frères ainés, il se marie, le 15 mars
1914 et
sa femme est enceinte quand la guerre se déclare et qu'il
doit
rejoindre la métropole. Il ne verra son fils,
Aurélien,
qu'en 1919 après la fin de la guerre, car fait prisonnier
fin
1914, il la passera presque intégralement dans un camp en
Allemagne. Veuf en 1921, il ne se remariera pas et, comme son
père, fera tout pour permettre à son fils de
faire des
études. Aurélien sera officier après
avoir fait
l'Ecole Supérieure Militaire de Saint-Cyr et
quitté lui
aussi l'Algérie.
En 1915, François, qui a 64 ans, tombe malade et ne peut
travailler pendant plusieurs mois. Il se rétablit mais a dû
s'en
remettre pendant sa maladie à Auguste, qui n'a que 18 ans et
n'a
pas encore été appelé sous les
drapeaux. Auguste
rate son baccalauréat, sans doute trop occupé par
la
gestion de l'épicerie mais l'obtient en 1916. Il s'inscrit
aussitôt à la faculté de
médecine d'Alger
pour tenter de bénéficier d'un report
d'incorporation, ce
qu'il obtient effectivement jusqu'en juillet 1918 où il est
envoyé en France pour être auxiliaire
médical
à l'hôpital du Val de Grâce à
Paris,
où il retrouve son frère ainé, Jules.
Après la fin de la guerre il renonce à des
études
de médecin civil et entre à l'Ecole Militaire de
Santé de Lyon. Il fera toute sa carrière dans des
hôpitaux militaires, en métropole et dans les
colonies. Il
mourra d'ailleurs le 8 mai 1955 à Casablanca.
Pierre lui, a été incorporé dans un
régiment d'infanterie en 1915, il rentre de la guerre, en 1917,
amputé d'un bras. Après être
resté un temps
chez son père, il fait la connaissance d'une jeune fille
d'origine italienne, Maria Zamboni, qu'il épouse en 1921.
Ses
études ayant été interrompues par la
guerre, il
ouvre, comme son père, un commerce, ce sera une
quincaillerie.
Avec Maria, qu'il préfère appeler Marie, il aura
5
enfants, Pierre en 1923, puis Marcelle en 1924, Suzanne en 1926, France
en 1928 et Jean en 1930.
François a 70 ans lors du mariage de Pierre. Il est toujours
en bonne
santé et rêve maintenant de revoir sa
région.
Ses fils organisent pour lui un voyage dans le Pas-de-Calais mais
François a la
tristesse de voir la ferme de ses parents détruite et les
paysages chamboulés par quatre années de guerre.
Il se rend sur la tombe des siens
décédés depuis
longtemps déjà, celles de son père et
de sa
mère mais aussi de Léon, mort pendant la guerre
le 22
octobre 1916, de Jeanne décédée le 4
août
1885 après une naissance difficile, de Védastine
qui est
morte en pleine messe le jour de Pâques 1901, d'Augustin,
tué par sa charrue en 1879 et de sa chère soeur
Germaine,
qui a tant espéré le revoir mais s'est
éteinte,
à 85 ans le 12 décembre 1920. Il cherche aussi
à
obtenir des nouvelles des jumeaux, Renée et Edouard, mais
personne n'en a, on sait juste qu'ils sont partis avec leurs conjoints
pour les Etats-Unis, un jour du printemps 1875.
Partout il apprend que tel ou tel est disparu depuis longtemps. Les
gens du pays sont surpris, c'est qu'il a l'air d'un monsieur,
vêtu comme il l'est et pour ce petit coin de campagne,
l'Algérie, c'est si loin.
Après un séjour à Paris où
il passe
beaucoup de temps avec Henri, il repart pour l'Algérie. Il
rentre à Alger très fatigué et sans
doute
éprouvé par ce qu'il vient de vivre.
Il meurt le 21 novembre 1922, chez lui, d'un arrêt cardiaque.
Il laisse l'épicerie à Léon et une
somme
équivalente à sa valeur à chacun de
ses autres
fils.
Jules l'utilisera à agrandir sa maison d'Alger et
à la
rendre plus commode pour recevoir ses patients; Henri
déménagera pour un appartement plus grand et plus
près de la faculté où il enseigne
désormais; Auguste achetera un pavillon en banlieue
parisienne
qu'il occupera pendant ses congés; Pierre enfin consacrera
la
somme, quelques années
plus tard, aux études de ses enfants.