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                               La vie de François Martin (1851-1922)





François MARTIN est né dans le Nord de la France, plus précisément dans le Pas de Calais, près de Bapaume le 1er août 1851.
Son père, Louis est cultivateur, il a 38 ans quand nait son 5e fils qui est aussi le 10e enfant de la famille. Sa femme, Anne Lannoy, 39 ans, a en effet mis au monde 9 enfants avant François mais deux d'entre-eux, Louis et Catherine sont morts en bas âge. 
Autour du berceau du nouveau-né jouent les plus jeunes, Léon, 8 ans, Jeanne, 6 ans et Védastine qui a 3 ans. Les plus grands travaillent déjà, Augustin, 15 ans, est aussi dur à la peine que son père. Germaine, qui a 16 ans, aide sa mère et songe déjà à se marier pour partir à la ville. Quant aux jumeaux, Edouard et Renée, 10 ans, ils accomplissent les tâches qui demandent moins de force mais qui ne sont pas moins indispensables.

Depuis 1830, la scolarisation a commencé à devenir plus fréquente et tous ont fréquenté l'école du village. Mais le père de François préfère les voir travailler à la ferme, et comme l'école n'est pas obligatoire, ils y vont de moins en moins pour la quitter définitivement vers l'âge de 12 ans.
C'est pourquoi en 1848, près de 45 % des conscrits sont encore analphabètes. Ils ont oublié le peu qu'ils ont pu apprendre.

François nait à la fin de la IIe République, un peu plus d'un an plus tard, Napoléon III va devenir Empereur des Français.
Depuis 1841, il est interdit de faire travailler en usine les enfants de moins de 8 ans. Le statut de l'enfant est en pleine évolution: il commence à devenir non plus seulement celui qui poursuit une lignée, mais un individu qui a des droits et qu'on doit protéger.

François travaille bien à l'école. Alors qu'il a 10 ans, le curé du village vient voir ses parents pour leur demander de le laisser venir un peu plus souvent en cours.
Bien sûr, le père hésite, la mère n'a pas tellement voix au chapitre. Depuis plusieurs années déjà Germaine a quitté la maison pour se marier et vivre à Arras. Edouard, qui s'est marié un mois plus tôt et il est parti travailler dans la famille de sa femme qui est fille unique. Renée est fiancée et rêve elle aussi de la ville. Mais heureusement Léon, qui a 18 ans est toujours là et ne quittera pas la ferme avant d'aller accomplir son service militaire. Augustin aussi restera, sa femme est venue s'installer avec lui. Quant à Jeanne et à Védastine, ce sont des filles et rien à craindre de ce côté, le curé ne viendra pas demander qu'elles continuent l'école.
Finalement, Louis Martin accepte, son fils pourra continuer à aller à l'école dès que la ferme n'aura pas besoin de lui.

Quatre années passent ainsi, François est bon élève comme le prouvent les prix qu'il a reçu et que sa famille a conservé.
En 1865, il a 14 ans, tous les garçons de son âge ou presque travaillent. Lui ne fait pas exception à la règle, mais il continue à recevoir les cours d'un vieux professeur retiré au village. Ce vieux professeur rêve de voir son élève suivre ses traces, il est tellement doué. Mais que vont en dire les parents ?
Par un courrier, que seuls les enfants sont d'ailleurs en mesure de lire, il annonce sa visite pour le dimanche suivant.
Il semble qu'il se soit fait accompagner par le curé du village comme François le racontera plus tard dans un courrier à l'un de ses fils. La discussion est difficile, vive même parfois, le père qui a maintenant 52 ans, a besoin de toutes les forces à la ferme et il rechigne à accepter que son fils la quitte pour aller continuer ses études à la ville. Et puis les études coûtent cher ! Qui va payer ? Pas lui ! A quoi cela peut-il bien servir de faire des études pour revenir à la ferme ? Il n'arrive pas à envisager que son fils puisse faire autre chose que ce que lui et ses ancêtres ont toujours fait : cultiver la terre et élever des bêtes.
Quand les visiteurs repartent, François est très déçu, non seulement son père refuse de le laisser partir en ville mais en plus il s'oppose à ce qu'il continue à voir le vieux professeur qui dit-il : "Lui donne des idées de grandeur."

Quelques mois passent ainsi ; François dira plus tard un an mais il semblerait que ce soit plutôt 6 mois.
Le vieux professeur et le curé n'ont pas abandonné et ils cherchent une solution. Finalement, c'est une aristocrate âgée de la région, connue pour sa bonté, qui accepte de payer les études de François. Il peut entrer au lycée.
Mais si se trouve résolu le problème du financement, il n'en est pas de même de la perte de la force de travail de François pour la ferme !
Et sur ce point le père reste inflexible. François n'ira pas au lycée !
Cet espoir déçu décourage le garçon qui cependant continue à lire beaucoup les livres que lui prêtent le professeur et le curé notamment. Mais le travail de la ferme est dur et il est souvent trop fatigué le soir pour cela.

A 18 ans, en 1869, François semble avoir oublié son désir de suivre des études et de devenir professeur et le père clâme bien sûr qu'il avait raison de s'opposer à cette idée qui n'était pas pour un fils de paysan.

Un an plus tard, la guerre éclate entre la France et la Prusse. Sans demander l'accord de son père, François s'engage le 22 juillet, alors qu'il est encore trop jeune pour être appelé.
C'est l'occasion pour nous d'apprendre qu'il mesure alors 1.70 m, qu'il a les cheveux et les poils roux, que son visage est ovale, ses yeux verts et ses front et menton ordinaires.
On note également qu'il sait lire et écrire, chose encore remarquable pour un fils de cultivateur, 11 ans avant les lois Ferry sur l'enseignement obligatoire.
Il est incorporé au 24e Régiment d'Infanterie et participe aux batailles de Bapaume le 3 janvier et de St Quentin le 19 janvier 1871.
La guerre à peine terminée, vient le temps du service militaire..., s'être engagé pour la durée de la guerre ne l'en dispense pas. Il tire un mauvais numéro et part pour 5 ans au 9e régiment de chasseurs à cheval qui stationne en Algérie. Pendant les années suivantes il n'entretient de correspondance qu'avec sa soeur Germaine et le curé de son village, le vieux professeur étant décédé apparemment en 1872. Il leur raconte sa vie de soldat dans ce pays encore instable et décrit le pays auquel il commence à s'attacher.
Son père qui ne lui a pas pardonné de s'être engagé sans son consentement, ne demande jamais de ses nouvelles.

En 1877, libéré de ses obligations militaires, il pense d'abord à revenir en France, puis décide de s'installer en Algérie. Le gouvernement inquiet de la forte immigration étrangère vers la nouvelle colonie, cherche à favoriser l'installation de Français et notamment d'anciens soldats, qu'il juge plus fidèles à la République, il facilite leur installation.
Dans ce pays encore neuf il trouve rapidement un emploi auprès d'une famille d'immigrés alsaciens, les Schumacher qui viennent d'acheter des terres et comptent y développer une ferme.
D'ouvrier agricole, il évolue rapidement, son instruction le faisant remarquer du chef de famille.
Il s'intégre tellement bien que le 3 mars 1885 il épouse une des filles de la maison, Clara qui a 21 ans.
Rapidement naissent trois fils, Jules le 12 mars 1886, Henri, le 31 décembre 1888 et Léon le 19 juillet 1890. Sa femme tombe malade, peu après la naissance de son 3e enfant, il décide alors de quitter la campagne pour s'installer à Alger où il ouvre une épicerie. Clara se rétablit et le 12 février 1893 naît une fille prénommée Julie suivie bientôt de deux autres enfants, Pierre qui vient au monde le 4 septembre 1895 et Auguste le 5 mars 1897.

De 1891 à 1900, François Martin développe sa petite épicerie qui devient un des principaux commerces du quartier avec sa clientèle d'habitués.
Il apprend en 1891 le décès de son père mais aussi celui du vieux curé avec qui il n'a pas cessé de correspondre.
Sa mère, très agée, elle a maintenant 79 ans, lui demande de revenir en France mais François ne désire pas quitter l'Algérie. Il écrit à sa mère jusqu'à sa mort qui survient le jour de Noël de 1892.
Tout en gagnant sa vie comme épicier, il continue à lire beaucoup, les archives familiales contiennent de nombreuses factures de libraires d'Alger mais aussi de Paris.
Tout naturellement il souhaite que ses enfants reçoivent une bonne éducation et il les fait entrer dès l'âge de 6 ans au lycée Bugeaud, place de Bab el Oued. Seule Julie, de santé fragile, elle décède d'ailleurs à 14 ans le 2 mai 1907, n'est pas scolarisée mais reçoit des cours à domicile. Désormais, il peut payer les études de tous ses enfants sans difficulté. Que de chemin parcouru depuis le jour où il quittait la ferme de ses parents pour ne plus y revenir !
Très vite ses fils se révèlent de bons élèves et il les pousse à poursuivre leurs études le plus loin possible.

Jules est bachelier en 1904 et s'inscrit à la faculté de médecine d'Alger. Il obtient ses examens brillamment pour la plus grande fierté de son père. Il deviendra médecin et exercera, à l'exception des 4 années de guerre qu'il passe dans un hôpital militaire parisien,
à Alger jusqu'à la fin de sa vie, en 1958, . Demeuré célibataire, il n'aura pas de descendance.

En 1906, Henri obtient également son baccalauréat et choisit d'aller poursuivre ses études en métropole. C'est un déchirement pour François que de voir partir son fils. Mais il l'encourage cependant. Henri intégre l'Ecole Normale Supérieure et après ses études décide de rester à Paris.
Il y enseigne les Lettres Classiques jusqu'à son décès le 15 décembre 1940. Sa présence en métropole, permet à François d'avoir des nouvelles plus précises de sa famille et il ne cesse d'interroger son fils, que ce soit par courrier ou lors de ses visites. Henri a la chance de passer la Première Guerre Mondiale à Paris au Ministère de la Guerre.

Clara meurt le 25 avril 1908, les derniers enfants sont encore bien jeunes et François va consacrer toute son énergie à leur permettre d'exercer ce qu'il appelle dans les courriers envoyés à sa chère soeur Germaine "un bon métier".
En 1909, il déménage l'épicerie pour l'installer à 100 m de là dans un immeuble plus grand. Il continue à habiter au dessus comme auparavant mais désormais les trois fils encore présents à la maison, ont chacun une chambre individuelle.

Léon, moins doué pour les études, reste auprès de son père et travaille dans l'épicerie familiale. Au contraire de ses deux frères ainés, il se marie, le 15 mars 1914 et sa femme est enceinte quand la guerre se déclare et qu'il doit rejoindre la métropole. Il ne verra son fils, Aurélien, qu'en 1919 après la fin de la guerre, car fait prisonnier fin 1914, il la passera presque intégralement dans un camp en Allemagne. Veuf en 1921, il ne se remariera pas et, comme son père, fera tout pour permettre à son fils de faire des études. Aurélien sera officier après avoir fait l'Ecole Supérieure Militaire de Saint-Cyr et quitté lui aussi l'Algérie.

En 1915, François, qui a 64 ans, tombe malade et ne peut travailler pendant plusieurs mois. Il se rétablit mais a dû s'en remettre pendant sa maladie à Auguste, qui n'a que 18 ans et n'a pas encore été appelé sous les drapeaux. Auguste rate son baccalauréat, sans doute trop occupé par la gestion de l'épicerie mais l'obtient en 1916. Il s'inscrit aussitôt à la faculté de médecine d'Alger pour tenter de bénéficier d'un report d'incorporation, ce qu'il obtient effectivement jusqu'en juillet 1918 où il est envoyé en France pour être auxiliaire médical à l'hôpital du Val de Grâce à Paris, où il retrouve son frère ainé, Jules. Après la fin de la guerre il renonce à des études de médecin civil et entre à l'Ecole Militaire de Santé de Lyon. Il fera toute sa carrière dans des hôpitaux militaires, en métropole et dans les colonies. Il mourra d'ailleurs le 8 mai 1955 à Casablanca.

Pierre lui, a été incorporé dans un régiment d'infanterie en 1915, il rentre de la guerre,
en 1917, amputé d'un bras. Après être resté un temps chez son père, il fait la connaissance d'une jeune fille d'origine italienne, Maria Zamboni, qu'il épouse en 1921. Ses études ayant été interrompues par la guerre, il ouvre, comme son père, un commerce, ce sera une quincaillerie. Avec Maria, qu'il préfère appeler Marie, il aura 5 enfants, Pierre en 1923, puis Marcelle en 1924, Suzanne en 1926, France en 1928 et Jean en 1930.

François a 70 ans lors du mariage de Pierre. Il est toujours en bonne santé et rêve maintenant de revoir sa région.
Ses fils organisent pour lui un voyage dans le Pas-de-Calais mais François a la tristesse de voir la ferme de ses parents détruite et les paysages chamboulés par quatre années de guerre.
Il se rend sur la tombe des siens décédés depuis longtemps déjà, celles de son père et de sa mère mais aussi de Léon, mort pendant la guerre le 22 octobre 1916, de Jeanne décédée le 4 août 1885 après une naissance difficile, de Védastine qui est morte en pleine messe le jour de Pâques 1901, d'Augustin, tué par sa charrue en 1879 et de sa chère soeur Germaine, qui a tant espéré le revoir mais s'est éteinte, à 85 ans le 12 décembre 1920. Il cherche aussi à obtenir des nouvelles des jumeaux, Renée et Edouard, mais personne n'en a, on sait juste qu'ils sont partis avec leurs conjoints pour les Etats-Unis, un jour du printemps 1875.
Partout il apprend que tel ou tel est disparu depuis longtemps. Les gens du pays sont surpris, c'est qu'il a l'air d'un monsieur, vêtu comme il l'est et pour ce petit coin de campagne, l'Algérie, c'est si loin.
Après un séjour à Paris où il passe beaucoup de temps avec Henri, il repart pour l'Algérie. Il rentre à Alger très fatigué et sans doute éprouvé par ce qu'il vient de vivre.
Il meurt le 21 novembre 1922, chez lui, d'un arrêt cardiaque.
Il laisse l'épicerie à Léon et une somme équivalente à sa valeur à chacun de ses autres fils.
Jules l'utilisera à agrandir sa maison d'Alger et à la rendre plus commode pour recevoir ses patients; Henri déménagera pour un appartement plus grand et plus près de la faculté où il enseigne désormais; Auguste achetera un pavillon en banlieue parisienne qu'il occupera pendant ses congés; Pierre enfin consacrera la somme,
quelques années plus tard, aux études de ses enfants.



Les patronymes et certains noms de lieux ont été modifiés à la demande de la famille.
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